Usines à virus

Publié le par Sandra

L’industrie agro-alimentaire a créé des usines à virus, par Johann Hari
4 mai 2009*

 Tout comme Mike Davis, Johann Hari met en accusation les méthodes de l’industrie 
agro-alimentaire qui favorisent les épidémies virales. Les exploitations 
qui confinent ensemble des milliers d’animaux stressés, souvent blessés et 
malades, dans des conditions déplorables, sont des terrains de 
prédilection pour les mutations et les évolutions rapides des virus. Ces 
fermes sont « l’environnement parfait pour les souches résistantes », 
souligne un responsable sanitaire américain qui avertit que « si l’on 
voulait créer une pandémie mondiale, il faudrait construire autant que 
possible de ce type de fermes. » Les modes d’élevages plus traditionnels, 
donnant des animaux plus robustes, élevés en moins grand nombre, 
constituaient des barrières de fait à la propagation des virus, rappelle 
Johann Hari, qui note que les épisodes viraux se sont multipliés en 
parallèle avec l’industrialisation croissante de l’élevage.

Par Johann Hari, The Independent, 1er mai 2009

 Un nombre croissant de scientifiques estime que, non, cette grippe porcine 
n’est pas survenue accidentellement. Ils affirment au contraire que cette 
pandémie globale - et toutes les morts qui vont suivre - est une 
conséquence directe de la demande de viande bon marché. Serait-ce donc la 
manière dont nous produisons cette viande qui nous rend malades comme des 
cochons ? A première vue, cela a l’air absurde. De tous temps, les virus 
ont muté, et ils ont parfois pris des formes dangereuses, fauchant alors 
les vies humaines. C’est une réalité à laquelle on ne peut échapper, comme 
les tsunamis ou les tremblements de terre. Mais de plus en plus, les 
données scientifiques suggèrent que nous avons involontairement inventé 
une méhode artificielle d’accélérer l’évolution de ces virus mortels - et 
de les disperser à travers le monde. Il s’agit des élevages industriels, 
produisant de la viande à bon compte, avec en prime, des virus qui se 
propagent.

 Pour comprendre comment tout ceci est arrivé, il faut comparer deux types 
de fermes. Mes grand-parents avaient une porcherie dans les montagnes 
suisses, avec tout au plus 20 porcs à la fois. Que serait-il arrivé, si 
dans les intestins de l’un de ces porcs, un virus avait muté et pris une 
forme plus mortelle ? Le virus aurait rencontré en chemin la vigoureuse 
résistance du système immunitaire des porcs. Ces animaux vivaient en plein 
air, sans stress et avec une alimentation qui leur convenait - ils avaient 
donc une robustesse leur permettant de résister. Si le virus s’était 
installé, il ne serait pas allé plus loin que là où le cochon infecté ne 
le pouvait. Ainsi, le virus ne disposait que de 20 autres porcs alentour 
pour se développer et y muter - et atteindre le terme de son évolution 
avant de s’éteindre.

 Un virus vraiment chanceux et aventureux pouvait sans doute aller 
rejoindre le marché au bestiaux et s’attaquer à d’autres petits groupes de 
porcs en bonne santé. Mais il avait très peu de chances de se propager sur 
une importante population porcine ou d’évoluer vers un type de virus 
transmissible aux humains.

 Comparons maintenant avec ce qui se passe quand un virus évolue dans un 
grand élevage moderne. Dans la plupart de ces porcheries industrielles, 6 
000 porcs sont entassés museau contre museau dans des cages étroites où 
ils peuvent à peine bouger, et sont nourris en permanence d’une espèce de 
bouillie artificielle, vivant au dessus de leurs propres immondices.

 Au lieu de n’avoir que 20 porcs dans lesquels se développer, le virus en a 
maintenant des milliers, qui sans arrêt s’infectent et se réinfectent les 
uns les autres. Il peut se combiner et se recombiner. L’ammoniac du lisier 
au dessus duquel ils vivent brûle les voies respiratoires des porcs, 
rendant ainsi plus facile l’accès des virus. Autant dire que le système 
immunitaire de ces porcs est en chute libre. Ils sont stressés, déprimés 
et en panique permanente, et sont bien plus aisément victime de l’infection. 
Il n’y a ni air frais, ni lumière du jour pour renforcer leur défenses 
naturelles. Ils vivent dans un air chargé de virus, et ils y sont exposés 
chaque fois qu’ils respirent.

 Comme l’explique le Docteur Michael Greger, responsable du secteur Santé 
Publique et Agriculture Animale de la Humane Society, aux Etats-Unis : « 
rassemblez tout ceci, et vous créez un environnement parfait pour ces 
souches résistantes. Si on voulait créer une pandémie mondiale, il 
faudrait construire le plus d’élevages industriels possible. Voilà 
pourquoi le développement de la grippe porcine n’est vraiment pas une 
surprise pour les professionnels de la santé publique. En 2003, l’American 
Public Health Association - la plus ancienne et la plus importante au 
monde - a appelé à un moratoire sur les élevages industriels parce qu’elle 
entrevoyait que quelque chose allait arriver. Il faudra sans doute quelque 
chose d’aussi sérieux qu’une pandémie pour nous faire prendre conscience 
du coût réel de l’élevage industriel. »

 De nombreuses études détaillées sur les élevages industriels qui sont 
parues ces dernières années viennent appuyer cet avis. Le docteur Ellen 
Silbergeld est professeur des sciences de la santé environnementale à la 
Johns Hopkins University. Elle m’a indiqué que ses études détaillées, 
proches du terrain l’ont amenée à la conclusion qu’il y a un « lien très 
fort » entre les élevages industriels et les nouvelles formes de grippe 
plus puissantes que nous connaissons aujourd’hui. « Au lieu que le virus 
ne dispose que d’un seul essai sur la roulette [évolutive], il en a des 
milliers et des milliers, pour le même prix. C’est ce qui détermine l’évolution 
de nouvelles maladies. »

 Hier encore, on ne pouvait que spéculer sur l’origine du virus mortel 
H1N1 - mais aujourd’hui on en sait davantage. Le centre d’informatique 
biologique de la Columbia University a analysé les virus et estime 
maintenant qu’il n’y a pas émergence d’un triple virus de grippe aviaire 
porcine et humaine. C’est une variante proche d’une souche connue 
précédemment. On peut étudier son arbre généalogique - et son aieul était 
un virus qui a muté dans l’environnement artificiel d’un grand élevage 
industriel en Caroline du Nord.

 Est-ce que cette nouvelle souche a également muté dans les mêmes 
circonstances ? On est tenté de le croire aujourd’hui, mais il est 
difficile de conclure. Nous savons que la ville où la grippe porcine s’est 
déclarée au départ - Perote, au Mexique - abrite une énorme ferme 
industrielle, et compte 950 000 porcs. Le Dr Silbergeld ajoute : « les 
élevages industriels n’offrent aucune sécurité sur le plan biologique. Il 
y a des gens faisant des allées et venues sans arrêt. Si vous vous tenez à 
quelques kilomètres sous le vent d’un élevage industriel, vous pouvez 
facilement attraper des virus pathogènes. Et le lisier n’est pas toujours 
éliminé. »

 Ce n’est pas par hasard si l’on a assisté pendant les dix dernières années 
à une explosion de nouveaux virus, précisément au moment où l’élevage 
industriel s’est tellement développé. Par exemple, entre 1994 et 2001, le 
pourcentage de porcs américains qui vivent et meurent dans d’immenses 
fermes industrielles a grimpé de 10% à 72%. La grippe porcine, qui était 
stable depuis 1918, a soudain pris un essor extraordinaire pendant cette 
période.

 Quel maux allons-nous nous infliger pour cause de viande à bas prix ? Nous 
savons que la grippe aviaire s’est développée dans les très grands 
poulaillers industriels. Et nous savons que l’usage massif de nourriture 
animale pleine d’antibiotiques a donné naissance à une nouvelle sorte de 
staphylocoque doré résistant [1] . C’est un procédé simple, horrible. Le 
meilleur moyen de maintenir en vie ces animaux est de les gaver d’antibiotiques. 
Mais ceci a généré un combat au corps à corps avec les bactéries, qui 
deviennent de plus en plus résistantes aux antibiotiques - d’où émergent 
enfin de compte des virus super-forts, invulnérables à nos armes 
médicales. Ce système a engendré un nouveau genre de staphylocoque doré, 
responsable maintenant de 20% des infections humaines dues aux virus. Sir 
Liam Donaldson, le Médecin Chef du gouvernement britannique, met en garde 
: « chaque usage inapproprié [des antibiotiques] pour les animaux ou en 
agriculture représente une condamnation à mort potentielle pour un futur 
patient. »

 Bien entendu, l’industrie agroalimentaire tente désespérément de nier que 
tout ceci soit vrai : leurs résultats financiers dépendent du maintien sur 
ses rails de ce système bancal. Mais lorsque l’on prend en compte le coût 
de toutes les maladies et pandémies, cette viande à bon marché se révèle 
soudainement être une illusion. Nous avons toujours su que l’élevage 
industriel était une faute sur la conscience de l’humanité - mais nous 
craignons désormais que ce ne soit aussi le cas pour notre santé. Si nous 
poursuivons dans cette voie, la grippe aviaire et la grippe porcine ne 
seront que les premières manifestation d’un siècle de mutations de virus.

 Maintenant que nous sommes les témoins d’une pandémie globale, balayant le 
monde, nous devons mettre un terme à ces fabriques de virus - avant qu’elles 
ne mettent fin à de nombreuses vies humaines.

 Sur le web :

 Guardian : The swine flu crisis lays bare the meat industry’s monstrous 
power, par Mike Davis

 Chicago Tribune : L’enfer des porcs

 -- 
Daniel GILBERT
 Professeur, Écologie microbienne
 Laboratoire de Chrono-environnement
 UMR UFC/CNRS 6249 USC INRA
 Université de Franche-Comté, Pôle Universitaire du Pays de Montbéliard
 4 place Tharradin, BP 71427
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